
Une nouvelle espèce de philosophes et de chefs
Date: 08 octobre 2007 à 00:00:00 UTC Sujet: Doctrine
Friedrich Nietzche est assurément un philosophe qui nous émeut et qui nous parle, car il y a chez lui cette révolte intérieure, ce feu qui nous prend aux tripes. Pourtant Nietzche a largement critiqué le christianisme car c’est pour lui, comme pour Marx, une morale d’oppression qui inhibe l’homme. Avec le nihilisme qui accompagne la modernité et relève la mort métaphysique de Dieu, Nietzche propose une nouvelle voie, celle du « Surhomme » où l’homme éprit d’une volonté de puissance sortira de sa médiocrité conditionnelle. Fils de pasteur luthérien, Nietzche reste blessé par une enfance où Dieu juge les hommes du haut du ciel. Vision désincarnée et cérébrale d’un Dieu accusateur et lointain.
Parce que l’expérience de Nietzche est une perversion de ce qu’est la révélation divine originelle, c'est-à-dire la foi en une religion personnifiée et fondamentalement proche de l’homme, nous irons au-delà pour comprendre l’œuvre de ce philosophe tourmenté. Affirmons seulement que la Réforme porte une responsabilité importante dans cette dénaturation du christianisme.
Mettons nous donc à l’écoute de Nietzche pour comprendre que la critique qu’il faisait de l’homme moderne est toujours actuelle même si ce n’est pas dans un rejet des « valeurs éternelles » [valeurs chrétiennes] que se trouve la solution mais sûrement dans un nouveau souffle de la volonté au service d’une juste cause.
Nietzche : « Nous qui avons une toute autre foi, nous qui considérons le mouvement démocratique comme une forme décadente de l’organisation politique, et même comme une forme de la décadence et du ravalement de l’homme, comme ce qui fait de lui un médiocre et rabaisse sa valeur, où placerons-nous nos espérances ? En de nouveaux philosophes : nous n’avons pas le choix ; en des esprits assez forts et intacts pour inciter à des jugements de valeurs et pour renverser les « valeurs éternelles » ; des précurseurs, des hommes de l’avenir, capable dès aujourd’hui de river la chaîne et de serrer le nœud qui contraindront la volonté des millénaires à s’engager dans des voies nouvelles. Enseigner à l’homme que son avenir est sa volonté, que cet avenir dépend de la volonté humaine ; préparer d’audacieuses entreprises et des expériences collectives de discipline et d’éducation, pour mettre enfin un terme à l’effroyable domination de l’absurde et du hasard, qui jusqu’ici, s’est appelé « Histoire » - le non sens du « plus grand nombre » n’en est que l’expression la plus récente -, pour cela nous aurons besoin un jour d’une nouvelle espèce de philosophes et de chefs, auprès desquels tous les esprits dissimulés, terribles et bienveillants qui ont paru sur la terre paraîtront ternes et mesquins. C’est l’image de tels chefs qui flotte devant nos yeux – puis-je le dire tout haut, ô libres esprits ? Tantôt créer, tantôt utiliser les circonstances propices à leur apparitions ; supputer les chemins et les épreuves qui permettraient à une âme de s’élever assez et d’atteindre assez de puissance pour ressentir l’obligation d’assumer de telles tâches ; renverser les valeurs, et par là forger à coups de marteau une conscience et un cœur d’airain capables de supporter le fardeau d’une pareille responsabilité ; ressentir d’autre part la nécessité de tels chefs et le risque terrible qu’ils puissent faire défaut, échouer ou dégénérer – voilà quels sont nos véritables soucis et ce qui nous assombrit, vous le savez, ô libres esprits, voilà les lourdes pensées, les lointains orages qui passent au ciel de notre vie. Il y a peu de douleurs aussi poignantes que d’avoir vu, deviné, senti, comment un homme extraordinaire s’écartait de sa voie et dégénérait mais celui qui a le rare pressentiment du danger collectif que court « l’homme » de dégénérer, celui qui, comme nous, (…) devine la fatalité qui se dissimule dans la stupide candeur et la crédulité des idées modernes (…) celui-là est étreint d’une angoisse qu’on ne peut comparer à nulle autre. Il embrasse d’un seul regard tout ce qu’on pourrait encore tirer de l’homme par un rassemblement et une stimulation favorables des énergies et des tâches ; il sait, de toute la science de sa conscience, combien l’homme garde encore d’inépuisables ressources pour satisfaire aux possibilités les plus hautes (…) La dégénérescence collective de l’humanité jusqu’à « l’homme de l’avenir », tels que le conçoivent les nigauds et les crétins du socialisme, qui voient en lui leur idéal, cette dégénérescence, ce rapetissement de l’homme, réduit à n’être plus qu’un parfait animal grégaire (ou comme ils disent, l’homme de la « société libre »), bestialité de l’homme, ravalé au rang d’animacule avec des droits égaux et des prétentions égales – tout cela est possible, sans aucun doute !
Quiconque réfléchit à toutes les conséquences de cette possibilité connaît un dégoût de plus que le reste des hommes…et peut-être aussi une tâche nouvelle ! »
Par delà le bien et le mal, Friedrich Nietzche (1844 – 1900)
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